Permis de Tuer
LICENCE TO KILL de John Glen
1989
L’histoire :
Le plus grand baron de la drogue du continent américain s’échappe en pleine arrestation, en prenant le soin de se venger de l’agent américain Felix Leiter (meilleur ami et allié de 007) qui l’a arrêté en le jetant en pâture aux requins et en tuant sa femme. James Bond entre alors dans une vendetta personnelle meurtrière, allant jusqu’à se faire virer des services secrets. Mais Bond s’en fout…. Pour lui plus besoin d’un permis pour tuer.
HIS BAD SIDE IS A DANGEROUS PLACE TO BE
Après un merveilleux Tuer n’est pas jouer, et sous la pression de la concurrence (Bond doit faire face a des plus gros poissons comme l’Arme Fatale, Rambo,Robocop, Batman, Indiana Jones, John MacClane, tous bénéficiant d’un plus gros budget que peut se permettre la franchise en 89), Timothy Dalton prend la responsabilité de pousser le curseur Flemingien plus haut que tous les autres réunis. Un pari audacieux car jamais tenté dans de si grandes largeurs mais à double tranchant, car si les fans (minoritaires) saluent cet épisode comme leur plus digne représentant (aujourd’hui encore, le film gagne de plus en plus de supporters, contrairement à d’autres), le public ne va rien comprendre et désapprouver de manière générale Permis De Tuer.
Ce revirement du public (pourtant conquis par le 1er Dalton, qui avait aussi bien marché que le dernier Moore) s’explique de plusieurs manières :
La première c’est que Dalton a franchit une limite. Pris visiblement dans un trip avec une réelle et noble intention créative, en se métamorphosant physiquement comme un parfait double de Bond décrit par Fleming jusque dans les moindres détails, il pose une question tabou car dangereuse : Si Fleming était vivant de nos jours, qu’aurait-il crée comme histoire pour son héros ? Et Permis De Tuer y répond bien comme une possibilité très logique mais Dalton et le scénario vont en fait tellement loin, qu’ils vont finir par se montrer plus royaliste que le roi. Bond devient donc méchant, violent, ultra-violant même, tuant froidement des hommes même pas armés, trouvant une panoplie de meurtres virant presque à la psychose. Plus qu’un Dark Bond, c’est une vraie raclure qui ne lâche rien, avec un culot et une force de détermination inédite. Bond est au-delà de la colère, il applique les leçons qu’on lui a apprises pour son seul plaisir. Et inutile d’être aveugle pour comprendre que ça a fait peur au public, tellement et si longtemps habitué au calme imperturbable de Connery et aux pitreries de Moore le clown. Ils ne se reconnaissent plus en Bond, qui n’est plus un modèle ou une icône permettant l’identification. C’est un tueur qui tue des tueurs et on fait tout juste la différence pas en matière de violence ou de méchanceté, mais de cause plus ou moins noble et toujours très ambigu. Dalton, à l’image de Bond, met le paquet, toutes ses tripes à l’écran et finit le film à moitié mort sur les rotules, après avoir démantelé de fond en comble un trafic de cocaïne contrôlant un gouvernement, des banques, des industries, toutes les mafias locales, bref un réseau complexe et bien décortiqué.
Ce qui mène au deuxième point qui n’a pas accroché : le réalisme. Oui Bond est toujours le meilleur des agents (sinon ça n’aurait aucun intérêt, est-il utile de préciser ?), toujours le plus fort, mais mis en face d’une armée et d’un homme impossible a atteindre (Sanchez, joué par Robert Davi, un méchant génial). Alors certes, il met la gomme 007, il met tout ce qu’il a dans le cœur et dans le ventre mais il est aussi opposé à une résistance de pointe qu’il aura un mal fou à détruire, notamment en mettant une place une ruse vieille comme le monde, en se faisant entre-tuer ses ennemis entre eux, puis en y allant carrément en faisant tout péter, ce qui se concrétise dans un final hallucinant et infernal. Cette notion de réalisme fait surgir un développement de personnage rarement vu dans la franchise, chacun des 4 personnages principaux ayant des couches d’ambiguïté successives, de nuances et de sentiments, même pour Bond, qui exprime de pur moments de remise en question subtils, de vrais moment de spleen où on peut lire dans son regard une palette d’émotions assez riche.

Un bin nerveux... ou alors c'est un grosse crampe
Et si vous lisez la critique jusque-là, vous devez logiquement vous poser une question : comment se fait-il que le public de 89 n’ont vu dans des qualités quasi-inédites de ce film que des défauts ? C’est une bonne question. Le fait est que, Bond (dès les Connery) en film s’est éloigné du modèle Flemingien pour l’adapter a sa sauce. De films en films, Le personnage a évolué jusqu’à devenir le total opposé de l’original, comme on peut le voir dans les Moore. Le problème c’est que pour le grand public, Bond correspond à cette image et doit donc continuer à y correspondre. Dalton a fait le pari fou d’une coupure radicale, en faisant confiance au public pour qu’ils reconnaissent l’évolution de la qualité et le fait qu’on puisse faire un Bond tout en étant sérieux, intègre et créatif. Ça n’a pas fonctionné car non seulement les qualités sont passées inaperçues ou elles ont fait peur, mais en plus le film a hélas de réels défauts handicapants :
La violence, une vraie surenchère croissante, passe mal. On a droit a des impacts de balle, des litres d’hémoglobines versés (Bond lui-même perd quelques pintes) et même des effets gores sont injectés entre des dizaines de morts violentes. On se croirait presque chez Verhoeven ! On peut même se demander ce qu’il se serait passé en cas de 3ème Dalton…Des membres arrachés avec les dents ? des tronçonneuses dans le crâne en gros plan ? De la dynamite planté dans un œil ? On en est déjà pas loin dans ce film et si ça peut flatter le coté Mad bourrin et violent des spectateurs dont je fais naturellement parti, il faut quand même reconnaître que même Fleming ne serait pas allé si loin dans l’empilement de cadavres et que c’est un peu too much.
Autre défaut : l’envergure. Tout le film se déroule entre Key West et le Mexique, pas un seul détour par Londres ou Istanbul, rien ne fera bouger Bond du continent américain, qui a certes des paysages variés a proposer, mais la plupart du temps une pauvreté de décors pas très bondiens. L’image et le cadre s’adaptent a ce cadre sec, proche du western ou du film de samourai, ce qui donne du grain a moudre au propos de l’ensemble mais donne un petit goût amer, surtout quand le film se disperse dans des facilités dommageables, comme l’incursion de Q sur le terrain (inutile et incohérent) ou d’un triangle amoureux avec les 2 Bond-girls dont James se fout éperdument dans 90% des scènes quand il les menacent pas de mort si elles bougent un sourcil. Bond redevient macho, mais incohérent quand il consent à se faire violer par la première traînée qui passe, alors qu’il est en plein milieu d’une guerre solitaire. Chassez le naturel…
Le film souffre aussi d’un léger manque en scènes d’action, du moins en quantité car en qualité, elles assurent les meilleurs moments du film.
Permis de Tuer a le cul entre deux chaises et c’est dommage car avec le recul des années, il gagne a être re-vu et réévalué dans son contexte très particulier. Enfin si vous voulez voir ce que donne à 200% l’esprit de Fleming dans un film pur, entre Au Service secret de sa majesté et Casino Royale, tapez dans une séance dePermis De Tuer, vous aurez une trilogie, variée, qualitative et complémentaire qui vous donnera une bonne idée de qui est vraiment Bond.

Les +
-Le final. 8 camions citernes poursuivis par un Bond vengeur déterminé a tout faire péter, ça donne un monde d’explosions, belles et monumentales, s’étirant sur toute la largeur du cadre, faisant trembler la caméra par l’onde de choc. On a pas vu plus bourrin et féroce depuis et pourtant c’est pas faute d’avoir essayé ! Une séquence d’une beauté inouïe a se mettre en boucle comme leçon de mise en scène de l’action. Le dernier grand moment de gloire de John Glen, qui part pas sur la pointe des pieds.
-Le plus hardcore et méchant des Bonds. Des têtes explosées, des hommes de mains broyés, harponnés, explosés, mitraillés, noyés, brûlés, jetés d’un avion en marche, bouffés vivants par des requins, sans parler du final berserek … Ah c’est bon ! Le slogan américain prévient « his bad side is a dangerous place to be », ce qui en français veut dire : il faut pas le faire chier !
-Les Bond-Girls : Carey Lowell est une femme à bars a la hauteur d’un Dalton en rogne c’est dire et Talisa Soto est une bombe avec des yeux qui crient braguette !
-Le machisme régressif du film. Un pur soulagement.
-Le méchant Sanchez joué par un Robert Davi habité. Un vrai salaud sadique et aussi fort que Bond, au moins niveau machiavélisme. Et puis il a vraiment pas une gueule de porte-bonheur qui fait plaisir a voir.
-L’un des nombreux hommes de main de Sanchez, Dario, interprété par un petit nouveau qui débute. Benicio Del Toro. Plus jeune que vous en pouvez l’imaginez, et déjà en détention évidente d’une surcharge de charisme.
Les –
-L’ambiance 2 flics a miami qui ressort dans quelques scènes.
-La pauvreté de la production design, faute d’un scénario qui ne permet aucune extravagance.
-Le scénario, irrégulier. Respectant certaines règles a outrance (Q, surutilisé par exemple) et allant sûrement trop loin en franchissant certains tabous trop durs pour le public de l’époque : Bond est devenu semblable à son égo littéraire et même parfois plus violent et calculateur. De toutes évidences le public n’était pas encore a prêt au vrai Bond – La machine a tuer qui a vendu son âme à la reine – Vivement Craig !
-La chanson, le générique et la musique en générale, plutôt tous loupés. Michael Kamen (Die Hard, X-men) s’en tire cela dit plutôt bien sur un gros morceau de 9 minutes pour la séquence finale. Mais Barry est déjà loin, très loin…
-Le film qui a quand même enterré la franchise pour une traversée du désert de 6 ans. Impardonnable.
Note générale : 4/6
Sur l’échelle des Bonds : 4,5/7
Incroyablement faible sur certains points majeurs, Permis De Tuer a pourtant assez de qualités pour être revu aujourd’hui à sa juste valeur : une tentative intéressante mais mal gérée de coller à l’esprit de Fleming, quitte à s’aliéner le public. Ne faites pas l’erreur des générations précédentes et donnez une chance au film, vous serez agréablement surpris de retrouver en Dalton ce qui vous a séduit chez Craig.
Pas de chance, pas au bon endroit au bon moment, Timothy Dalton dit l’incompris doit donc laisser sa place à Pierce Brosnan, l’homme du consensus total.

CE QUE VOUS NE SAVIEZ PAS
-Et si la vraie raison de l’échec du film en salles était que le film était tout simplement maudit ?
Lors du tournage de la séquence finale avec les camions, qui prit plus d’un mois, l’équipe vécut une période de terreur assez intrigante. Pour la route de la poursuite, ils prennent au nord du Mexique un tronçon d’autoroute abandonnée a cause d’accidents répétitifs, appelé Roumoroso. Plusieurs événements inexpliqués se produisent. D’abord une série d’accidents comme un camion hors de contrôle et qui s’écrase contre une falaise (ce qui sera intégré au film). Puis une pluie d’incidents apparemment techniques, de panne, de freins ne fonctionnant soudainement plus à des moments cruciaux. La nuit, les gardiens dans le parking observent des silhouettes qui s’évanouissent quand on les appelle. Une autre nuit ce sont les voitures, sans chauffeur, qui démarrent, font un bout de route, des virages, et s’arrête contre un mur. Les accidents et les apparitions ne cessent de se multiplier et malgré un rationalisme a toute épreuve, l’équipe commence à chier des briques. Un autre jour, on tire une roquette artisanale atteignant un avion. La roquette est tirée en l’air, tout se passe bien. Sauf qu’à 5 kilomètres de là, un mec travaillant sur un poteau téléphonique se prend la roquette et manque de peu de perdre le bras, très gravement brûlé. Des techniciens enquêtent sur l’affaire en demandant aux villageois du coin. Il se trouve qu’il y a des décennies, 5 religieuses sont mortes dans un accident de bus à l’endroit précis où la plupart des accidents de tournage se produisent. Le tournage du James Bond est hanté par un poltergeist, ce qui devient évident lorsqu’une preuve apparaît aux yeux de tous. Lors de l’explosion finale, gigantesque, une main et un bout de bras géant semblent sortir des flammes comme si allaient attraper un cascadeur. Cela parait dingue mais une photo a été prise, prouvant qu’il n’y a pas eu d’hallucination collective. Tandis que le photographe persiste encore a ce jour a dire qu’il s’agissait d’un effet de vent et d’une suite de coïncidences bizarres, le directeur de la photo recherche la main géante sur les rushs, 6 caméras ayant filmé l’explosion. Sur les images de caméras, la main a disparue.
Et pour tous les sceptiques voici de quoi vous dissuader de passer vos vacances là-bas :

-L’une des versions originales du scénario prévoyait un Bond en Chine, dévalant a moto la grande muraille dans une poursuite avec un hélico. Le gouvernement chinois demandant un veto sur n’importe quel élément du scénar, l’Asie fut abandonnée au profit du nouveau continent.
-Dernier générique de Maurice Binder, mort en 1991. Son successeur Daniel Kleinman avait fait ses armes sur le clip video de la chanson avec Gladys Knight.
-Dernier Bond des années 80 précédant une traversée du désert de 6 ans.
-Dernier gunbarrel classique.
-Dernière apparition de la Moneypenny éclair (2 films, très peu de répliques) Caroline Bliss qui eu une carrière quasi-inexistante.
-Dernière apparition de Robert Brown dans le rôle de M.
-Le titre est le premier a ne pas reprendre un roman ou une nouvelle de Fleming (il reste 6 titres de nouvelles jamais exploités). Un titre provisoire était Permis révoqué, mais fut abandonné car les exécutifs de la MGM ne pensaient pas que le public américain comprendrait le sens du mot révoqué. Une controverse éclata entre le réalisateur et les costards-cravates pour savoir que choisir entre l’appellation anglais ou américaine Licence to kill ou License To kill. La version anglaise fut logiquement retenue.
-Robert Davi et Timothy Dalton se sont concentrés pour leur inspiration sur le roman Casino Royale et la description de Fleming concernant les rapports entre Le Chiffre et Bond, comme 2 faces opposées d’une même pièce, quasi-interchangeables.
-Cubby Broccoli tomba très malade pendant le tournage. Il commence alors un long combat contre le cancer et des problèmes cardiaques. Trop malade en 1994 il ne sera que producteur a titre consultatif sur Goldeneye. Il mourra le 27 juin 1996 d’une attaque cardiaque alors que ses enfants sont en pleine pré-production deDemain ne meurt jamais.
-Dans le film la Bond-girl Pam Bouvier prend le pseudo de miss Kennedy. Dans le civil, Jackie Kennedy est née Bouvier.
-Pour éviter un classement R interdit aux moins de 17 ans, le montage dut couper une dizaines de plans gores et ultra-violents, tous présents sur le DVD édité en 2006 a partir de nouveaux masters dépoussiérés.
-Bond et son ami Leiter partagent un triste point commun, celui d’avoir perdu leurs femmes le jour de leurs mariages respectifs.
-La séquence finale des camions a été produite intégralement par Barbara Broccoli, qui deviendra co-productrice officielle avec son beau-frère Michael Wilson (alors scénariste) a partir du 1er Brosnan en 1995.
-Soutenu par les fans hardcore, Glen continue de clamer, peut-être a juste titre que ce film est sa meilleure réal et son meilleur 007.
-Permis de Tuer s’est planté au box-office, un vrai bide. Pas le pire, mais le plus évident depuis l’homme au pistolet d’or. John Glen qui aura enchaîné 5 épisodes comme réal est remercié, Richard Maibaum claque la porte et pire encore un nouveau procès commence contre Kevin MacClory pour savoir qui a les droits de Bond. Procès qu’il perdra mais qui sera enchaîné par un autre procès contre le Crédit Lyonnais, banque véreuse et détentrice de parts dans EoN la société qui produit les Bonds. Devant l’ampleur du désastre (beaucoup d’argent volé), les juges décident qu’aucun Bond ne sortira tant que l’affaire ne sera pas résolue. Dalton s’impatiente, doute, puis renonce. Il pense et affirme que Bond au cinéma c’est terminé et que rien ne pourra le ramener cette fois. Il abandonne le rôle officiellement 1994 tandis que le procès se dénoue. Cubby Broccoli va enfin pouvoir se remettre au boulot mais il faudra prendre un nouveau départ et tripler le budget. Cette fois ce sera quitte ou double, soit Bond se plante pour la dernière fois, soit c’est le coup de la résurrection. Affaire a suivre dans Goldeneye…
