On ne vit que deux fois

avr 06, 2010 Pas de commentaire de

YOU ONLY LIVE TWICE de Lewis Gilbert
Ian Fleming’s You Only Live Twice
1967

L’histoire :
Le vol de fusées américaines et russes fissure l’équilibre précaire de la guerre froide, chaque camp accusant son ennemi naturel. Derrière ces kidnappings spatiaux se cache une opération gigantesque du S.P.E.C.T.R.E. et son numéro 1 en chef, Ernst Stavro Blofeld. Pour James Bond, le compte a rebours a commencé et si il échoue, ce sera la troisième guerre mondiale !

SEAN CONNERY IS JAMES BOND
Lyrique, mystérieux et poétique a la fois, On ne vit que deux fois a une place particulière dans la saga 007. Déjà parce qu’il est le premier film a s’éloigner vraiment du livre qu’il adapte dans la franchise (logique quand on sait qu’il s’agissait d’une suite directe au tragique Au Service Secret De Sa Majesté, lequel fut adapté 2 ans plus tard), ensuite parce qu’il marque le premier « dernier » James Bond de Sean Connery, démission connue au moment du tournage qui influenca certaines orientations du film (apothéose d’une montée en puissance des enjeux sur 5 films portant (sauf exception) sur le SPECTRE et dont on découvre enfin l’identité du numéro 1 au bout de 5 films) et enfin parce que le scénario signé Roald Dahl (Charlie et la Chocolaterie, James et la pêche géante, bref pas le genre a bonderies a première vue) est d’une exceptionelle richesse, remplissant parfaitement les règles de la sacro-sainte « bondium formula » et de tout blockbuster au budget illimité qui se respecte de 1967 tout en y incorporant de multiples niveaux de lecture comme on aimerait en voir plus souvent.

Le film débute par la mort de James Bond, et offre alors deux alternatives, deux métrages possibles, le film lui-même ayant deux vies bien distinctes.
D’un coté le James Bond on va dire classique avec Sean Connery se confrontant une fois de plus au SPECTRE, cette fois au Japon, pour sauver l’occident d’une 3ème guerre mondiale, avec gadgets, sublimes nanas, séquences d’action renversantes et tout le bazar. Bon rien de bien folichon ni de très original, on a affaire à un Bond sympathique, exotique et assez régulier quoique étrangement un peu lent (Tiens Peter Hunt n’est plus au montage comme par hasard). Le film offre de jolies séquences comme ce dogfight en plein air avec bond dans un mini-hélico poursuivis par 4 hélicos noir ou encore cette baston entre Bond et 40 japonais qu’il calme en 3 minutes sur un toit de Tokyo. Et grand moment du film, cette arrivée à l’intérieur de ce décor gigantesque, l’intérieur du volcan aménagé en Q.G. pour mégalos voulant conquérir la planète. Bond gagne, rideau. Cool, mais sans plus.

Et voilà que d’un autre coté, en prêtant bien attention à ce qu’on voit, le film en cache un autre, celui d’un bond fantaisiste et dantesque (presque Lynchien, imaginez un peu !) mais s’inscrivant parfaitement dans la pensée de Fleming où un héros meurt dans les premières minutes et dont le but sera de ressuciter a travers un voyage mystique, spirituel et ténébreux dans l’au-delà, du purgatoire jusqu’aux enfers pour réclamer son âme au Diable en personne. Je sais que ça parait un peu dingue lu comme ça et qu’on va croire que j’ai encore trop fumé de substances illicites et pourtant, les faits sont bien là : de l’enterrement à la résurrection en passant par la visite d’anges, une vraie hiérarchie des enfers bien dantesque (le Japon représente le purgatoire, le Volcan l’enfer, Blofeld le diable, l’espace le paradis, les avions et les sous-marins des objets célestes, etc, etc, …). Bond s’y décrit toujours comme un mort dans les dialogues, fait tout à l’envers de ce qu’il faisait vivant (boit un Vodka-Martini agité au lieu de secoué, laisse la femme conduire, dit « Je T’aime », et se transforme en pécheur japonais sans que ça le gêne plus que ça !) coincé de la première a la dernière image du film dans un Japon purgatoire décidé a lui faire expier ses nombreux péchés. Il affrontera des anges comme des démons mais est dépassé par des puissances occupantes, Satan et Saint-Pierre, auxquels il volera respectivement son âme et les clefs de l’au-delà pour retourner sur Terre et finir, comme par hasard, exactement dans la même position de la dernière scène d’Opération Tonnerre, sa précédente mission, c’est-à-dire, perdu au milieu de la mer dans un canot de sauvetage jaune avec une fille en bikini comme seule compagnie.
Ce deuxième film, bien plus intéressant que le premier, vous vous en doutez, offre un spectacle beau et poétique, un véritable voyage psychédélique au spectateur, une aventure imaginaire passant d’un humour bien enfantin à un ton sombre en un clin d’œil et des pistes, énigmes et clefs qui rendent le spectateur bien moins passif qu’auparavant.

Le problème c’est que, un peu comme dans un Lynch, les deux films en un se chevauchent et les univers se mélangent, de quoi refroidir le spectateur qui ne sera pas prêt a rentrer dans un film plus original et complexe qu’on aurait bien voulu nous le faire croire. Le film souffre aussi de défauts qu’on ne lui connaissait pas jusqu’ici : un rythme plutôt lent, un montage moins bien pensé qu’auparavant et un manque de conviction évident de la part du casting, Connery en tête, qui se demande manifestement ce qu’il fout encore là. Au contraire Donald Pleasence lui est impeccable dans le rôle de Blofeld, incarnant a plaisir et comme il se doit le mal absolu, et donnant les meilleurs moments du film.

Les +
-Je le répéte, le meilleur coté du film est son sous-texte, une métaphore filée, belle, sombre et étrange sur la vie après la mort.
-Une direction de la photo vraiment magnifique mettant en valeur un Japon aux couleurs vives et orientées vers des teintes orangées renforçant le coté poétique du film.
-Des scènes d’action recherchant l’originalité
-Un dernier acte assourdissant et démentiel avec une des batailles bondiennes les plus mémorables, celle-ci offrant un contingent de ninjas se battant a mort contre l’armée du SPECTRE, sans une goutte de sang mais avec des centaines de morts.
-Blofeld, dont on voit pour la première fois le visage en la personne de Donald Pleasence, brillant de froideur dont chaque mot prononcé devient un code culte instantané. Définitivement la Némésis de 007.
-D’excellents dialogues.
-la chanson-titre de Nancy Sinatra (reprise par Bjork, Coldplay, Robbie Williams et des dizaines d’autres)
-La musique de John Barry, un peu moins bonne que d’habitude, mais on lui pardonnera avec des morceaux vibrants d’intensité comme les docks de Kobe ou le compte a rebours final.

Les –
-Sean Connery, en mode mineur, qui se fout un peu de la gueule du monde. Avant il jouait James Bond, maintenant il pense que James Bond c’est Sean Connery avec un autre nom. Comme chacun de ses 4 « derniers » Bonds, il nous joue une sortie faiblarde en tant qu’acteur.
Comme quoi, c’est pas parce que c’est un Connery qu’on peut dire qu’un 007 est bon ou mauvais…
-Les James Bond-girls, indigentes et limite casse-couilles…a oublier
-La lenteur du film, parfois gênante.
-Certains effets spéciaux ou explosions, un peu kitschs.
-Le film a ce défaut étrange d’être coincé entre deux épisodes largement supérieurs…

Note générale : 4,5/6
Sur l’échelle des Bonds : 5/7
Ne nous y trompons pas, On ne vit que deux fois fait partie des bons 007 mais certainement pas des meilleurs. Il manque au film un petit quelque chose de bondien et de vigueur et le rythme n’y est certainement pas étranger.
Reste cependant un scénario avec un niveau de lecture exceptionnel et magique qui mérite a lui seul la vision du film à l’image de son méchant, plus intéressant que son héros

E QUE VOUS NE SAVIEZ PAS
-Merveilleuse histoire du cinéma que la production d’On ne vit que deux fois, laissez-moi vous la raconter.
Au départ, les producteurs Harry Saltzman et Cubby Broccoli voulaient faire Au Service Secret de Sa Majesté, suivant l’ordre chronologique des livres tout en sachant que ce dernier était le meilleur de tous. Mais l’impossibilité de trouver des extérieurs a temps les obligèrent a faire le suivant, On ne vit qui présentait le défi de majeur d’être situé intégralement au Japon.
Premier jour des repérages, arrivée à tokyo de Cubby, le chef décorateur Ken Adam et du réalisateur Lewis Gilbert. Qui ils trouvent à l’aéroport ? Peter Hunt, chargé du montage sur les 4 premiers Bond qui a en ras-le-bol du montage et veut passer à la réal. Cubby lui propose sur place de prendre en charge la deuxième équipe du film et de réaliser le prochain, Hunt accepte sur le champ évidemment.
Et donc tout ce petit monde part en hélicoptère à la recherche du château style versaillais décrit dans le livre de Fleming avant de se rendre compte tout simplement qu’il n’existe pas. Ils se mettent alors a faire un tour du Japon en hélico pour trouver des paysages intéressants en bord de mer (deux tiers du pays parcouru en 3 semaines avec 7 heures de vol par jour). Et ils finissent par tomber sur ce gigantesque volcan qui les hypnotisent. Là Cubby se dit « putain, ça y est, j’ai mon film ! », il dit aux autres « écoutez les mecs, et si le volcan avait un fond en trompe-l’œil et qu’a l’intérieur il y avait une base géante où vit le méchant ? » les autres trouvent l’idée géniale, Cubby se tourne alors vers Adam et lui demande « tu peux le faire ? ». Ken répond « ça va nous coûter 1 million de dollars (une somme colossale à l’époque) rien que pour la fabrication du décor ». Cubby dit ok et voilà hop le film est parti.
Petites difficultés en perspective : La date de sortie est dans moins d’un an, le contrat de Sean Connery tire a sa fin (et déjà il préviens qu’il ne reviendra jamais… plus jamais ?) et le film n’a même pas encore de script !
Les producteurs décident d’engager un écrivain célébre, Roald Dahl, ami de Ian Fleming mais qui n’a alors aucune éxpérience de scénariste.

Tandis que Ken Adam commence le montage de sa chapelle sixtine, la production trouve les pires difficultés a trouver des acteurs japonais parlant anglais (ce qui était très rare à l’époque) pourtant obligation sine qua none pour tourner sur le territoire japonais. Ils finissent par tomber d’accord sur deux actrices populaires chez elles (elles venaient de jouer dans King Kong Vs Godzilla) qu’ils forment eux-mêmes à l’anglais. L’une d’entre elles, qui ne pigait pas 1 mot sur 10 avait tellement peur de se faire virer qu’elle commit une tentative de suicide !

De son coté Ken Adam trouve LE gadget du film : un gyrocoptère fabriquée par un général a la retraite fou de mécanique, merveilleuse petite machine que l’équipe surnomme affectueusement « little neillie ». Cubby demande au général « ça vous dirait de vous battre contre des hélicoptères ? » le général répond que c’est son rêve. Cubby lui tend alors un billet « tenez, vous partez au Japon dans trois semaines ». Il accomplira 85 décollages et atterrissages et vola durant 46 heures pour 7 minutes de film, filmé par Johnny Jordan, le plus grand caméraman aérien de sa génération.
Un jour, a cause des changements de courants d’air, un des hélicoptères se rapprocha trop près de celui portant le cadreur et l’hélice lui arracha le pied. En vrai héros dingue et limite suicidaire comme les équipes des bonds en comptent tant, Jordan continue la prise avec un membre en moins et fait un panoramique sur sa jambe amputée !
Après avoir atterrit, les techniciens trouvent à deux pas de l’accident une convention de chirurgiens qui l’opérèrent sur-le-champ, ce qui lui sauva la vie(ce qui lui empêcha pas de tourner le prochain Bond et d’avoir d’autres bricoles…affaire a suivre).

De retour aux studios Pinewood à Londres, l’équipe tombe nez a nez sur la mise en chantier du décor volcanique de Ken Adam : 200 mètres d’envergure pour 50 mètres de haut ! Le plus grand décor du monde jamais conçu pour le 7eme art est né !
Magnifique exemple de la mégalomanie humaine dans son amour pour le gigantisme, ils utilisèrent plus d’acier pour sa fabrication que pour l’hôtel Hilton de Londres. Le décor, qui a coûté plus cher que Dr. No a lui seul, avait un héliport mobile pouvant accueillir de vrais hélicos, des mini-trains circulaient sur un rail faisant le tour, les fusées passaient par un toit ouvrant plus de 150  cascadeurs descendaient en rappel pour se foutre sur la gueule… Un vrai joujou pour géants. D’ailleurs quelques uns se brisèrent les jambes au moment de l’atterrissage et un autre mourut en ratant un trampoline.

-Premier film a voir Bond en uniforme militaire, rappelant qu’il tient le grade de Commander (ce qui en France correspond a Capitaine de Frégate, autrement dit il aurait un gros navire sous son seul commandement en temps de guerre).

-Concluons avec un brin de poésie :
Le titre vient d’un haiku de Fleming dans le roman, ou plutôt de Bond, tentant de faire de la poésie japonaise selon Basho, ce qui donnait :
« You Only live twice,
Once when you are born and once when you look death in the face »

Ce qui donne en Francais :
« On ne vit que deux fois,
en naissant
et quand on est face à la mort ».

Ciné reste du monde, Cinéma

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A propos de l'auteur

Descendant direct des plus grands héros de l'espèce humaine, le Marv est un aventurier au coeur d'or, dont le courage et la bravoure sont si puissants qu'ils pourraient lui faire soulever des montagnes ou des jupes par la seule force de sa pensée et dont les exploits sont si impressionants qu'ils sont vénérés jusqu'au pays du soleil couchant. Sans peur, humble et d'une modestie folle, le Marv, ce grand romantique, est un passionné. Amoureux du cinéma depuis 1895, le Marv n'a de cesse que de bouffer de la pelliculle jour et nuit quitte à en exploser. Le Marv est particulièrement féru de cinéma de genre, de tout ce qui se prête à la subversion, la culture geek, la contre culture et qui montre les tripes de son auteur. Le Marv dèteste le politiquement correct et le cynisme. Mais ce que le Marv préfere, ce sont les films qui arrivent a aligner à l'image un sens aigu de l'awesomeness, un propos philosophique, une pertinence métaphysique, des femmes nues et des grosses explosions. Vous pouvez me retrouvez sur mon forum
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