Napoleon

mai 22, 2010 5 commentaires de

NAPOLEON d’Abel Gance – 1927

LE CINEMA EST PUISSANCE
Au grand désarroi de certains esprits mal avisés, à l’oubli et au déni d’autres, le Cinéma en tant que forme de spectacle total, de divertissement ultime, est une invention française.
Si Griffith a inventé le cinéma épique avec naissance d’une Nation, c’est Gance qui concevra la premier la grande fresque aux proportions bibliques de l’histoire.

Ce projet titanesque que Gance met au point, il sera si ambitieux, si grand, ni monumental, qu’il dépasse le simple cadre du Cinéma. C’est l’idée de la représentation adaptée à une échelle inconnue pour l’époque. La vie de Napoléon. 6 parties, 6 films. Chaque film montrera une partie de sa vie, le premier étant ce film qui montrera la jeunesse de Napoléon et son ascension jusqu’à sa victoire dans la campagne d’Italie en 1797.

Et c’est Gance qui comprend que le projet est si énorme qu’il va falloir faire évoluer la technique pour raconter l’histoire à sa juste valeur. La mise-en-scène avec deux glands dans une cuisine et les histoires de vaudeville c’est bon pour la littérature et le théâtre, le Cinéma doit faire plus, doit faire mieux. Il faut créer des plans plus beaux que des peintures, des scénarios plus complexe que de grands romans, il faut surpasser toutes les autres formes d’art, créer quelque chose de nouveau, d’autre, d’original. IL FAUT PLUS.

NAPOLEON © Cinémathèque française

© Cinémathèque française

« Il faut que ce film nous permette d’entrer dans le temple des arts par la gigantesque porte de l’histoire. » (Abel Gance)

Et c’est là que Gance va mettre au point le truc qui va tout changer. Le Cinéma c’est un écran plus ou moins carré, petit. Napoléon, c’est un grand film : il aura l’écran qu’il mérite. Une forme d’enveloppe. Un rectangle. Du 4:00 (de quoi calmer le minuscule 2:35). On élargit le champ, on l’adapte au regard humain. Plus large, plus grand. Comme ça on peut montrer plus de décors, plus de profondeur de champ, plus de personnages, on ne met plus en scène deux couillons dans un jardin, on filme des montagnes et des hommes qui y font face. Le Cinéma en tant qu’objet artistique, devient soudain un moyen d’exprimer le gigantisme, le divin, le monstrueux, l’humain face au vaste. C’est tout l’art qui en sort grandit.

Ici l’écran est triple, comme un triptyque (forme connue en sculpture pour les fresques religieuses, l’analogie est importante). L’écran peut être réduit à son milieu, comme un écran normal, ou prendre une ampleur vertigineuse dès qu’il utilise ses 3 cadres. Le regard humain mêlé a la bataille de corps indiscernables : un seul plan. Les armées en entier : un seul plan. Toute une vallée, tout l’horizon a perte de vue : un seul plan. Le CinémaScope date de 53 : Gance a donc 30 ans d’avance sur les américains et le reste du monde. Quand au split-screen, on n’en parle même pas…

Pas étonnant que l’expression porte ce titre : le premier film révolutionnaire parle de révolution. Napoléon est un témoin du monde, un acteur de l’Histoire en marche, ses décisions influent sur le destin du monde, et l’image est à son hauteur. Ça ne s’arrête pas au gigantisme, c’est aussi une révolution visuelle plastique : les images sont parfois coloriées, prenant les couleurs du drapeau français par exemple. On est vraiment dans du grand cinéma expérimental à son meilleur niveau. Gance essaye, tente de faire différemment, même au niveau du cadrage. Parce que si la taille de l’écran s’adapte harmonieusement à nôtre regard, la manière de filmer s’y colle aussi. C’est d’une évidence limpide : si on filme un cheval d’un point fixe, que tu fasse un pano ou un plan fixe, tu vois un objet rapide passer devant toi : tu reste spectateur des événements. Si par contre tu fais porter ta caméra par un mec a cheval qui filme un autre mec a cheval a côté de toi : là tu est dans l’action, tu participe au film, tu t’implique, tu t’identifie aux personnages, tu tiens a savoir ce qui va arriver. avec la caméra a la main, Gance a inventé une nouvelle grammaire cinématographique, un nouveau langage qui s’adapte à la technologie. Voyez n’importe quel film des années 10 ou 20, n’importe lequel, grand ou petit, et comparez-le à celui-là. L’écart creusé est hallucinant. les effets spéciaux sont aussi en avance sur leur époque, le principe de surimpression, d’effets de montage (reproduction de l’image, détournement, répétitions) arrivant là à un nouveau stade. On parle ici d’un degré d’ambition pour se sur-élever par rapport a la production mondiale jamais ré-atteint dans l’histoire du cinéma français. Napoléon c’est le summum.

« Napoléon est un paroxysme dans son époque, laquelle est un paroxysme dans le temps. Et le cinéma pour moi, est le paroxysme de la vie. » (Abel Gance)

A sa sortie, il fut taxé de fascisme. Pas étonnant. On trouve là un culte du héros qui, normal vu l’époque décrite, n’était pas encore le chef de guerre mégalo qui défigura l’Europe. Napoléon est magnifié, c’est un demi-dieu, un vrai héros et on ne doit pas chercher ici une reconstitution historique comme on l’entend aujourd’hui : c’est une démarche artistique qu’entreprend Gance, pas un bouquin d’histoire. C’est de la poésie visuelle. Gance était un amateur d’images fortes, de montage, de symbolisme, de technique. Il fut donc perçu comme d’autres ont vu les travaux de Milius, Vheroeven, Hill, c’est a dire du mauvais oeil politicien. Mais il n’est pas question de politique ou d’idéologie ici, encore moins d’une apologie du meurtre de masse ou de crime contre l’humanité. C’est une peinture. Quel glas d’effroi que de constater au passage qu’il disparu purement et simplement (faute de copie légitime) de l’éducation culturelle cinéphilique et qu’il est encore aujourd’hui si peu vu, si peu connu, au point que en France on commence l’histoire du cinéma a tort par renoir ou quai des brumes ou pire encore par la nouvelle vague et qu’on le délimite a si peu alors que Gance a fait tant en un seul film.

Le film en entier (tel qu’il n’existe plus aujourd’hui) fait 6 heures. 6 heures de développement de personnages, d’intrigues, de reconstitution, de batailles. On recense à ce jour 19 montages différents du film. Le film fut remonté à l’infini par Gance, sonorisé une première fois en 1931, une autre en 1971. Coppola (qui y voyait l’Apocalypse Now du muet a juste titre) supervisa une version plus complète en 81. La version la plus proche connue aujourd’hui (datant de 2000) garde plus de 5 heures de métrage et a été projeté une poignée de fois a peine depuis, et même là, il manque des idées brillantes qui ont un siècle d’avance. Par exemple, lors d’une bataille, la caméra épouse le point de vue d’une balle et avance jusqu’à atteindre sa cible, l’une après l’autre. Il avait inventé le FPS avant tout le monde. Et des inventions comme ça y’en a tout le long, ça ne s’arrête jamais, c’est une montagne de tout. On espère donc un jour voir un blu-ray ou un format qui pourra pour la première fois montrer dans sa quasi-intégralité le film surtout dans sa version « polyvision » c’est a dire avec les 3 écrans dans toute sa puissance magistrale ce chef d’oeuvre immortel.

« Le temps de l’image est venu ! » (Abel Gance)

6/6
le plus grand film de son temps.
Encore aujourd’hui un film-somme avant-gardiste, monumental, révolutionnaire, définitif.
Une des contributions les plus majeures de l’histoire du 7ème art.

Ciné Français, Cinéma

Related posts:

  1. Le Voyage dans la Lune

A propos de l'auteur

Descendant direct des plus grands héros de l'espèce humaine, le Marv est un aventurier au coeur d'or, dont le courage et la bravoure sont si puissants qu'ils pourraient lui faire soulever des montagnes ou des jupes par la seule force de sa pensée et dont les exploits sont si impressionants qu'ils sont vénérés jusqu'au pays du soleil couchant. Sans peur, humble et d'une modestie folle, le Marv, ce grand romantique, est un passionné. Amoureux du cinéma depuis 1895, le Marv n'a de cesse que de bouffer de la pelliculle jour et nuit quitte à en exploser. Le Marv est particulièrement féru de cinéma de genre, de tout ce qui se prête à la subversion, la culture geek, la contre culture et qui montre les tripes de son auteur. Le Marv dèteste le politiquement correct et le cynisme. Mais ce que le Marv préfere, ce sont les films qui arrivent a aligner à l'image un sens aigu de l'awesomeness, un propos philosophique, une pertinence métaphysique, des femmes nues et des grosses explosions. Vous pouvez me retrouvez sur mon forum

5 réponses to “Napoleon”

  1. Duffau Gilles says:

    Bonjour,

    les droits de Napoléon appartiennent à la Cinémathèque française, qui en assure la conservation et qui travaille à une restauration du film.
    Pourriez-vous mentionner © Cinémathèque française à côté du photogramme ?
    D’avance merci.

  2. Florian Defontaine says:

    Félicitations pour ce blog !
    cordialement :)

    Florian

  3. Marv says:

    A propos de la Cinémathèque Française, on attend toujours des nouvelles a propos de la restauration de Napoléon.
    A quand un montage décent et une projection respectant le tryptique d’Abel Gance ?
    On attend également toujours une copie numérique et un blu-ray du film. On le demande depuis des années, et vous, vous gardez le film dans vos tiroirs et on n’est pas plus avancés qu’il y’a 5 ans.
    On bouffe une version tronquée du film depuis plus de 80 ans. Quand est-ce que vous changerez la donne ?

Laisser une réponse