La Grande illusion
LA GRANDE ILLUSION de Jean Renoir - 1937

"La peinture de ce milieu me permettait d'insister sur une théorie qui m'a toujours été chère que les hommes ne se divisent pas en nations mais peut-être en catégories de travail. C'est ce que l'on FAIT qui est notre véritable Nation." (Jean Renoir)
« JE CRAINS QUE NI VOUS NI MOI NE PUISSIONS ARRÊTER LA MARCHE DU TEMPS »
La France perd son titre des meilleurs des meilleurs dans les années 30-40. La faute à la guerre, à Pétain et au fait qu’en Amérique un certain John Ford aligne les chefs d’oeuvres à un rythme de mitraillette et ridiculise le reste de la production mondiale. Plus tard, c’est Orson Welles qui avec son Citizen Kane met a mal les acquis sur lesquels les français se reposent.
Une poignée de cinéastes sort du lot, quand même. Parmi eux, un fera de son combat contre la guerre, contre le nazisme et contre l’antisémitisme un chef d’oeuvre. C’est Jean Renoir avec La Grande Illusion.
L’histoire se déroule pendant la première Guerre Mondiale. Deux pilotes français (Gabin et Fresnay) sont faits prisonniers par un commandant allemand aristocrate (Erich Von Stroheim). La vie du camp de prisonniers est rythmé par les multiples tentatives d’évasion. Plus tard, ils sont transférés dans une véritable forteresse en montagne, dirigé par le commandant allemand qui les avait fait chutés. Maintenant infirme, il commence a nouer une relation respectueuse avec un prisonnier juif et les deux français. Et après, ça se complique.
Je partage l’analyse de Godard sans en tirer les mêmes conclusions : on est émerveillés par le côté magique du Cinéma et devant sa puissance, et pourtant aucun plan, aucune scène, aucun réalisateur, aucun film n’a pu empêcher la seconde guerre mondiale ni l’horreur de l’holocauste. Même Renoir, considéré comme « le patron » par la Nouvelle Vague (totalement récupéré et instrumentalisé dans les 50′s et 60′s alors que le mec s’était barré de France après la guerre pour faire des films aux usa en contrat avec la 20th Century Fox, ça calme), même la Grande Illusion, considéré unanimement par tous ceux qui l’ont vu (et ils sont nombreux) comme un chef d’oeuvre, n’a pas pu arrêter la machine infernale. C’est l’échec du Cinéma de ne pas avoir été au rendez-vous des combats humanistes du XXième siècle. Parce que l’image a un grand pouvoir et que comme l’a dit Spider-man un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, c’était le devoir des caméras et de ceux qui la tenaient de filmer ce qui était en train d’arriver. Même sans être forcément engagé politiquement, il fallait montrer et ils l’ont pas fait.
Ici Renoir prend la première guerre mondiale comme métaphore de ses contemporains de 37. C’est un esprit brillant, politiquement ancré a gauche (a gauche de la gauche même), et il voit la catastrophe se pointer, il est pas con, il le voit bien que c’est la merde et que c’est en train d’empirer. Son film c’est donc une oeuvre humaniste, c’est un film « pour la vie ». il veut aussi éradiquer le principe de classes et il sait que c’est dans le corps militaire que se trouve a la fois l’énonciation du problème (des soldats qui font la guerre) et sa solution : c’est des hommes, qui n’ont plus de classe, tous alignés sur la même ligne de conneries, ils sont tous égaux à nouveau. Du coup, y’a un lien, y’a une notion de respect, un début d’amitié. C’est plus « je te bute histoire d’être sûr que tu va pas me buter », c’est « ça sert a rien de se buter, nos dirigeants sont des fils de pute, on n’a qu’a se barrer et leur guerre ils ont qu’a se la foutre au cul ». Je caricature mais c’est ça. Et donc le film rejoint la confrontation idéologique entre cette machine infernale et qu’on ne peut arrêter qu’est la guerre et les individus qui sont broyés mais qui se débattent pour s’en extraire.

Et donc l’erreur, l’echec, le merveilleux et le terrible echec du film et de Renoir et par extension de la Nouvelle Vague qui y a voué un culte (enfin plus à La Règle du jeu, mais ça revient au même), c’est d’avoir voulu se distancier par rapport a tout ce qui avait rapport au film de genre et de vouloir chercher le réalisme a tout prix, le fameux réalisme-social. Elle est là, la régression du cinéma parlant : comme t’a plus à passer que par l’image pour exprimer une idée, tu te contente de faire dire a tes personnages ce que tu pense face-caméra, et hop, c’est bon, t’a un propos. Du coup, ça te dispense d’avoir une forme autour, puisque de toute façon ça pourrait au mieux que parasiter le propos. Et elle est là la connerie, parce que c’est pas le discours de Renoir mais de celui qui l’ont récupéré à des fins pas forcément intellectuellement honnête ou intègres. Y’a qu’a voir le film : c’est pas un film de guerre, ok, ni un gros truc épique, d’accord, mais c’est quand même un film de prisonniers de guerre qui a crée ou s’est collé aux codes du genre : les amitiés entre prisonniers, la caractérisation ambiguë des « méchants » qui tiennent le camp, l’art de la survie, l’absurdité de la guerre, les évasions, les sacrifices vains, tout y est. Renoir fait un film réaliste, politique, engagé, humaniste, c’est vrai. Mais il le fait en passant par le cinéma de genre, et ça, ça a toujours été renié, démenti, mis sous silence, par les Rivette, les Godard, les Truffaut et les Bazin. Parce que si ils avaient du admettre que c’était le genre qui servait le propos, ils auraient du se remettre en question à un tel point qu’ils auraient été obligés en partie de renier leur dieu Renoir, et l’araignée regnier renie renoir, c’est très difficile a dire.
La Grande Illusion n’est donc pas un monstre de la technique (ah si seulement), mais d’une vraie solidité de réal et de montage. Chaque séquence, chaque scène a un but, un message ou une information a faire passer, y’a rien d’inutile. Y’a pas de bataille, pas de scènes d’action a proprement parler, mais c’est comme si, parce que les dialogues font avancer l’intrigue autant que les tentatives foireuses d’évasion de Gabin et de ses potes. D’ailleurs soulignons le jeu, non pas de Gabin, mais celui d’Erich Von Stroheim, génie du Cinéma et de l’actorat tombé dans l’oubli et utilisé par des cinéphiles pour lui rendre hommage, comme ici ou aux usa dans sunset boulevard. Il vampirise chaque scène de sa présence, Gabin fait petit minot a côté, c’est hallucinant. Et c’est pas pour rien qu’on l’a considéré comme pendant très longtemps comme l’un des plus grands, voire LE plus grand film de tous les temps (la nouvelle vague a voulu le faire oublier au profit de la Règle du Jeu mais aujourd’hui dans la culture populaire y’a plus d’écart a cause des 70 ans de recul).
Et puis qu’est ce que ça veut dire la Grande Illusion d’abord ? On dit que Renoir l’a repris d’un essai de 1910 qui désignait l’absurdité d’une guerre européenne qui allait contre les intérêts économiques (pas humains hein) des pays d’Europe, mais Renoir lui-même a dit que c’était surtout parce que ça désignait tout et rien a la fois. Chaque spectateur doit tirer du film sa propre Grande Illusion. L’illusion de la lutte des classes ? L’illusion de l’idée de classes ? L’illusion d’une guerre soi-disant éclair et qui va s’éterniser ? L’illusion de l’entre-deux guerres qui va conduire au génocide ? L’illusion de l’amitié, l’illusion de la haine des peuples montée par ses dirigeants ? Pour moi, la solution est plus évidente :
La Grande Illusion n’est-elle pas finalement celle que constitue ce film ? Ne dit-on pas du Cinéma qu’il n’est qu’illusion ? Alors d’autant plus quand il se présente comme reflet volontaire de la réalité qu’il ne pourra jamais que représenter mais jamais être ? On se plaisait a croire en ce temps-là à un art qui parlerait pour le peuple, pour les faibles, les opprimés, mais c’était de la connerie. Le pire c’est d’apprendre que Hitler lui-même aimait le film ! Mussolini aimait tellement le film qu’il avait sa copie perso ! Les hommes qui ont ravagé l’Europe eux-mêmes étaient en admiration devant la Grande Illusion de Renoir ! Il a été projeté partout dans le monde, félicité partout. On lui a remis des prix, on l’a applaudit. Goebbels le considérait comme tellement dangereux avec son message pacifiste qu’il s’est empressé de l’interdire des cinémas allemands. Tous ont vu un risque en voyant ce film, tout en vouant ses qualités. Et qu’est ce que ça a changé ? rien. Que dalle.
En un seul film, dès 1937, Renoir avait donc démontré toutes les limites du cinéma engagé, du cinéma a message, du cinéma réaliste.
Est-ce que la leçon fut retenue pour autant ? Absolument pas.
Et aujourd’hui encore, on paye nos erreurs et celles des générations passées , chèrement, a chaque fois qu’on s’inscrit dans cette veine réaliste qui veut tenter de « changer les choses ».
Nous restons, comme Renoir, endettés à vie de l’histoire du monde.

6/6
Le film est un chef d’oeuvre. Indiscutablement.
Mais ce qui reste le plus fascinant c’est ce qu’il montre et démontre sur son histoire, nôtre histoire, et celle du Cinéma Français qu’il a marqué à jamais.

Je me souviens qu’on nous l’avait projeté à Saint-Etienne, à la cinémathèque (tu devais être là d’ailleurs). Mais que notre cher prof d’histoire du cinéma, allié à une nuit courte, s’était évertué comme à son habitude à m’endormir et j’ai raté la majeure partie du film. Faudra que je le revoie.