Dangereusement vôtre
A VIEW TO A KILL de John Glen
Ian Fleming’s From A View To A Kill
1985
L’histoire :
007 est engagé dans une course contre la montre pour arrêter un industriel néo-nazi, projetant de tuer des millions d’innocents en noyant toute la Silicon Valley et San Fransisco avec pour empêcher la construction de micropuces. Du sommet de la Tour Eiffel à celui du Golden Gate, James Bond affronte enfin un adversaire à sa hauteur.

HAS JAMES BOND FINALLY MET HIS MATCH ?
Dangereusement Votre est un mauvais Bond et un mauvais film. Ce postulat de base étant posé, passons à ce qui est vraiment intéressant : le chant du cygne de Roger Moore.
Car sous cette farce qui tente vainement d’être au goût du jour se cache ce qui aurait pu être le Dark Knight Returns (1) des James Bond (c’est aussi le cas de Jamais Plus Jamais dans la même mesure).
L’agent 007, plus vieux que jamais, fait face à une brochette d’ennemis plus jeunes, plus forts et plus intelligents que lui en premier lieu Max Zorin (Christopher Walken), nazi psychotique voué à ridiculiser Bond . Il doit même combattre une sorte de Némésis, son total opposé en tout point avec MayDay. Cette dernière (jouée par l’inégalable Grace Jones) le bat à chaque rencontre et se trouve même parfois plus Bondienne que lui, notamment en accomplissant un saut de l’ange fou du sommet de la Tour Eiffel.
Bond se fait aussi malmené dans de jolies scènes (les meilleures du film) comme sa fuite désespérée en Russie arctique, son remorquage au bout d’une échelle de camion de pompiers qui n’en fait qu’à sa tête en plein San Fransisco, sa poursuite humiliante dans les rues de Paris où il arrive à découper une voiture en 4 tout en continuant à la conduire et bien sûr le final, accroché à la corde d’un grand dirigeable lui faisant prendre une série d’obstacles comme un chat s’amusant a torturer une souris avant de la décapiter.
Une scène en particulier sort du lot : Bond à cheval. Le saut de haies contre les hommes de main de Zorin marque visuellement (et musicalement même) la signature secrète du film et comment ne pas avoir de la peine pour ce pauvre 007 totalement dépassé par les événements, qui ne fait plus le poids face a ses ennemis, le rouant de coups et le désarçonnant. La crise de la cinquantaine sous-jacente des 3 derniers Moore prend ici un sens vraiment dur. Ce qu’il craignait depuis son premier échec (rappelé dès la première scène de Rien Que Pour Vos Yeux avec la tombe de sa femme) se matérialise soudainement : il est trop vieux et il est en train de faire la mission de trop. Il aura beau survivre par une série de coups de chances miraculeux et se voiler la face, la dure réalité le rattrape au détour de quelques scènes. Du Bondicide qui aurait pu tellement être mieux traité sur un registre ténébreux et crépusculaire seulement voilà, une fois encore, on va foutre en l’air quelque chose qui aurait pu devenir une référence.
D’abord en essayant de refaire ce qui a déjà été fait, mais en moins bien. La scène de ski du début du film est un parent pauvre de celle de l’Espion qui m’aimait, la scène sous-marine sensée faire référence à Rien que pour vos yeux est soporifique, le briefing entre grands méchants à la Goldfinger manque d’envergure, le générique est une ode à ce que les 80’s ont eu de plus moche, les décors font minuscules, la Bond-Girl (Tanya Roberts) est une poufiasse qui sonne creux, tout le monde cabotine, l’humour y est plus lourdaud que jamais, et même le duel final entre Zorin et Bond manque de pêche, de folie, de Bondeure quoi !
Au final un film mou, se plantant dans les grandes largeurs en jouant la carte de l’humour et offrant un sale départ à Moore, qui méritait pas de maltraiter autant son personnage. Ou alors il fallait le faire vraiment à fond et l’assumer en allant jusqu’à le mettre à la retraite voire mieux le tuer en mission.
Ah qu’il est dur de traiter au cinéma la mort de Bond ! La tâche, timidement tentée lord d’une poignée de scènes dans les derniers Bonds respectifs de Connery (Les diamants…et Jamais Plus Jamais), Moore (Dangereusement Votre) et Brosnan (Meurs un Autre Jour), finit toujours en queue de poisson, virant sur un humour limite voire parodique, sur des scénarios bas de gamme et des acteurs en roue libre croyant bien faire.
Les +
-Le saut de la Tour Eiffel. Une image unique et marquante.
-Christopher Walken. Il cabotine, il a un rire effrayant et il porte des lunettes de soleil affreuses mais bon c’est Walken quand même… et puis il tue par plaisir et ça, ça fait toujours du bien.
-Bond à cheval, comme je l’ai dit plus haut, la signature du film.
-La chanson de Duran Duran. Pop Rock acidulé dans la plus pure tradition des 80’s. Sympathique. Et tellement meilleure que les 3 dernières…
-La musique de John Barry. Pour ses dernières partitions Mooresques, il se lâche complètement et livre des morceaux de bravoure grandioses. Comme pour son dernier Connery, on a la sensation d’écouter l’univers musical de la mort du moins symbolique de Bond.
Les –
-Les cascades. Elles sont bien exécutées et spectaculaires pour la plupart mais, gros problème : les doublures de Roger Moore ne ressemblent plus à Moore. On voit donc Rémy Julienne avec une bonne perruque par exemple très longuement dans les scènes parisiennes, ou des acteurs trop maigres (faut dire que Moore a salement pris du bide et des rides dans cet épisode, ah c’est douloureux !) faisant qu’on voit trop de façon évidente que ça ne peut pas être lui. Vite Timmy, prend la relève !
-Le manque de magie des pays visités. Paris s’illustre par sa beaufitude française et San Fransisco par sa beaufitude américaine. Aucune beauté, aucune poésie, aucun charme.
-Le scénario, allant du ridicule à l’incohérence en passant par le manque d’enjeux. On a jamais été aussi proche de Derrick, c’est dire.
-Le rôle inutile donné à Patrick Macnee.
-les costumes. 80’s forever ? never again !
-Roger Moore. Si il avait été réservé, plus humain, plus sensible et moins auto-parodique, il aurait emmené a lui seul tout le film dans une meilleure direction. Bon, c’est pas le cas.
-Grace Jones. Il existe parfois des erreurs de casting qui font d’un rôle un défaut a lui seul et qui décrédibilise l’ensemble. C’est exactement ce qui se passe avec Grace Jones, qui n’interprète ni plus ni moins que son propre rôle la plupart du temps et quand c’est pas le cas, c’est une horreur. Ses dernières scènes son une insulte au bon goût à elles seules.
- La Bond-Girl, Stacey Sutton, géologiste…On n’avait pas vu une vraie blonde aussi fidèle à la caricature qu’on en fait.
-Les gadgets, parmi les pires dont une voiture-robot-caméra télécommandée hideuse. La scène finale en fait les frais et donne un goût amer , comme si c’était pas déjà assez douloureux…
-Le rythme mou et un respect syndical du cahier des charges sans jamais se demander qu’est ce qui compte et pourquoi ça compte. John Glen est visiblement paralysé par Roger Moore, je vois que ça.
-L’accumulation de vannes pourries. Un exemple frappant : des policiers arrêtent Bond et celui-ci dit qu’il est James Bond. Le flic réplique « C’est ça et moi, je suis la reine d’Angleterre »… C’est ce qu’on appelle un viol artistique.
-Ian Fleming, quelque part à des années lumières du film, se retourne dans sa tombe et pleure si fort que tout le monde peut l’entendre. Attends Ian, tu seras bientôt vengé par tonton Dalton, garde la foi…

Note générale : 2/6
Sur l’échelle des Bonds : 2/7
Bien que sauvé du naufrage total par des moments inoubliables, Dangereusement Votre est un chant du cygne difficile et laborieux, misant trop sur un humour a coté des clous et des cascades dont il est évident que Moore n’y a pas mis un doigt de pied. Devant cet épisode de trop, on ne peut avoir qu’une nostalgie douce-amère et un regard tolérant devant un homme qui a près de 60 ans et qui fait Adieu au rôle de sa vie comme il y est entré : avec naïveté et folie bordélique.
Goodbye Roger, thank you for the show…
CE QUE VOUS NE SAVIEZ PAS
-Sept Bonds pour Roger Moore et leur grand point commun c’est qu’ils ont tous quelque chose de français. Cette fois pour son dernier Bond ce sera tout simplement la ville de Paris mise à l’honneur. Paris et ses habitants si insultants, Paris et sa circulation dont même Bond aura du mal a se sortir vivant, Paris et sa tour eiffel dont on peut sauter en parachute à condition de ne pas prévenir les administrations.
-Premier rôle de Dolph Lundgren au cinéma, avant Rocky IV. Il nous joue un agent de la K.G.B. Temps de présence à l’écran ? 2 minutes et je suis généreux. Il fut pistonné par sa petite amie de l’époque…Grace Jones !
-A l’origine ce n’était pas Christopher Walken qui devait jouer Zorin mais David Bowie. Ce dernier était partant mais il refusa quand il se rendit compte qu’il fallait que son personnage tue gratuitement sans parler des scènes d’action qui étaient loin de l’enchanter. Dommage…
-Patrick Macnee joue le rôle de Tibbett, une sorte d’agent de liaison en France. Ses pitreries aux cotés de Roger Moore n’ont rien de nouveau, les deux bonhommes se connaissaient depuis la 2ème guerre mondiale. Dans les années 60, tandis que l’un jouait dans Chapeau Melon et Bottes de Cuir, l’autre travaillait dans les mêmes studios londoniens pourLe Saint.
-Dans le rôle d’une Bond-Girl tertiaire et inutile avec la belle I am Jenny Flex (« But of course you are ») on retrouve Alisson Doody. Ça ne vous dit rien ? Et si je vous dis blonde allemande mordillant l’oreille d’Harrisson Ford en quête du Saint-Graal, ça vous parle ? Et oui, 4 ans avant Indiana Jones et la dernière croisade…
-Tanya Roberts, découverte dans Dar l’invincible (no comment), fut une des rares Bond-Girls de l’époque à avoir une carrière post-Bond. Ainsi, on la retrouva pendant 8 ans dans le rôle récurrent de Midge dans That 70’s Show, parodiant son rôle de Bond-Girl en blonde écervelée avec une joie non-dissimulée. Elle fut mémorable et a mourir de rire et il faut savoir que pour un épisode savoureux consacré à son mariage on retrouva en guest-star Maud Adams (L’homme au pistolet d’or, Octopussy), Kristyna Wayborn (Octopussy) et Barbara Carrera (Jamais Plus Jamais).
-Dernière apparition de la grande Lois Maxwell dans le rôle de Miss Monneypenny. Elle est l’actrice la plus récurrente de la saga avec 14 films successifs. Chapeau bas à celle que 007 a affectueusement surnommée « La dernière ligne de défense de l’empire britannique ».
-Les sauts au-dessus de la tour Eiffel furent accomplis sans la permission du maire de l’époque, un certain Jacques Chirac, persuadé que ça augmenterait les tentatives de suicides du monument sans parler de la pub désastreuse en cas de mort du cascadeur, qui n’avait que 3 secondes pour ouvrir son parachute une fois dans les airs. Le saut fut accompli une seule fois. Une fois arrivé à terre, le cascadeur et l’équipe du film furent immédiatement arrêtés par la police municipale. Par la suite, la mairie fit tout son possible pour mettre des bâtons dans les roues de la production lors du tournage des scènes parisiennes. Plus fort que Ernst Stavro Blofeld, Jacques Chirac !
-L’avant-première du film eut lieu en présence de la Reine d’Angleterre, de la Princesse Lady Diana et du Prince Charles. Cette anecdote n’a aucun intérêt ? Attendez un peu de voir ce que Lady spencer a fait au Prince Charles sur le tournage de Tuer n’est pas jouer, vous m’en direz des nouvelles…
-La chanson-titre de Duran Duran fut la dernière du groupe avant leur séparation. La chanson fut la première de la saga à atteindre la place number one du Top 50 aux USA et a peu près partout dans le reste du monde. « daaaance into the fire… »
-Inutile mais pour le plaisir, rappelons que Christopher Walken a eu l’oscar du meilleur acteur pour Voyage au bout de l’enfer, et qu’il participa à de nombreux excellents films dont Annie Hall, Brainstorm, Dead Zone de Cronenberg, Les Chiens de guerre, King of New-York d’abel Ferrara, Batman Returns et Sleepy Hollow de Tim Burton, Pulp Fiction de Tarantino, Dernier Recours de Walter Hill, arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg, Man on fire et Domino de Tony Scott et il devrait bientôt intérpreter Ozzie Osbourne dans le biopic The Dirt. On aura rarement vu un acteur avec une carrière aussi exemplaire dans un Bond officiel jouer le méchant officiel…
-La compagnie Kodak a porté plainte contre la production car une équipe a filmé sans autorisation pour certains plans larges le passage du dirigeable Kodak au-dessus du Golden Gate de San Fransisco, servant de doublure au dirigeable Zorin qui possède étrangement le même lettrage et la même forme de logo vue de loin. Non non, ce n’est pas une coincidence…
-D’après les spécialistes, c’est l’utilisation du snowboard par 007 dans le film qui popularisa le sport dans la deuxième moitié des années 80.
-Pour la première fois, on voit 007 accomplir une mission en Russie…scène tournée en Islande… Puisqu’on en parle, on peut voir pendant la scène un soldat Russe appeler Roger Moore à l’aide dans sa langue : « Pomageete ! Roger Moore pomageete ! ».
-7ème et dernier Roger Moore. Pour expliquer rapidement et simplement son départ de la franchise, je donne la parole au clown de service : « Quand la mère de l’actrice principale avec qui vous jouez, est plus jeune qu’à l’âge ou vous avez commencé à jouer le rôle…c’est qu’il est grand temps d’arrêter. ».
Si ça vaut pas tout l’or du monde une phrase pareille ! Mais c’est du Flaubert !
Même si il restera toujours l’acteur a s’être le plus éloigné du Bond de Fleming, faisant du rôle une sorte d’oncle immortel, rigolo, insouciant, bon vivant et aussi bien porté sur la gent féminine que sur les blagues vaseuses, Moore a prouvé qu’on pouvait être aimé du public aussi bien que de Connery et qu’on pouvait faire aussi bien que lui, voire même mieux. Son meilleur épisode , L’Espion qui m’aimait est un film exemplaire, un pur chef d’œuvre du genre et ne serait-ce que pour ce film-là, on peut lui être reconnaissant de son looooong passage sur la franchise. 12 ans, 7 films. Un bon Milliard de dollars engrangés. Une génération accrochée à 007 et une prochaine prête a prendre le relais, sans accrocs. Merci qui ? Merci Roger !
“I hope you enjoyed the show. Good Night.”

