A lire : Soda

fév 23, 2010 6 commentaires de fylyp82

416 Church Avenue à Manhattan, New York.

Le révérend David Solomon se réveille dans son appartement au 23ème étage et allume une cigarette. Sa mère, Mary, qui habite avec lui depuis la mort de son mari, entre dans la chambre chaotique de son fils pour lui retirer des lèvres le mégot à peine entamé. Comme tous les jours, elle en profite pour le sermonner sur les méfaits de ce poison et l’encourage à sauter du lit pour embrasser cette belle journée de plus que le Seigneur leur permet de vivre. En sortant, elle redresse le crucifix accroché à l’un des murs de la pièce.

David sort de sa chambre et entame son rituel matinal : D’abord cacher la bouteille de whisky qui traîne dans la chambre, ainsi que les quelques revues cochons discrètement glissées sous le lit à l’arrivée de Mary; ensuite, se rendre dans la salle de bain avec son complet de pasteur, sans oublier au passage de réajuster le même crucifix à sa manière, d’un revers nonchalant de  la main; puis, une fois avoir fait sa toilette, se rendre à la salle à manger pour prendre le petit déjeuner, mettre un petit coup de pompe au chat, avant de retourner à la salle de bain pour y récupérer son Magnum, soigneusement dissimulé dans le réservoir de la chasse d’eau du WC, afin de le ranger dans sa malette; enfin, faire la bise à sa mère, prendre l’ascenceur, et profiter des 23 étages qui le sépare du rez-de-chaussée pour troquer son uniforme de pasteur contre celui du lieutenant Soda, affecté au commissariat du capitaine Pronzini, à Manhattan.

Ce dédoublement méthodique a une histoire : lorsqu’il quitta son Arizona natal, pour tenter sa chance à New York, David Elliot Hanneth Solomon, fils du Shériff de la petite ville de Providence, n’osa jamais avouer à ses parents qu’il avait emprunté la même voie que son père en intégrant les rangs de la police de Big Apple. Pensant être couvert par la distance entre les deux villes, il entretena tranquillement la fable du révérend Solomon jusqu’à la mort de son père, tué dans l’exercice de ses fonctions. L’arrivée de sa mère, au coeur fragilisé par cette épreuve, le poussa alors à pousser la mascarade jusqu’au bout, une opération simplifiée par l’aversion de Mary pour New York, qui conditionne sa peur de sortir des limites de l’appartement de son fils.

Il faut dire que le lieutenant Soda est loin de l’image qu’elle a du révérend Solomon : le paisible pasteur cache en fait un flic téméraire et spontané pour qui la violence sert tous les jours à rester vivant dans l’une des plus grandes mégalopoles du monde. De son alter ego factice, il ne garde qu’un sentiment de justice exacerbé, doublé d’un caractère flegmatique à l’épreuve des balles… sauf peut-être lorsqu’il s’agit de Mary. Aimé des membres de son service, soutenu par son capitaine, craint par les criminels qu’il course (surtout quand l’ascenseur est en panne et qu’il est obligé d’officier en habit de pasteur), David Solomon est l’archétype du flic de choc malgré lui. Un flic qui se demande tous les jours s’il aura le courage de révéler à sa mère la véritable nature de son sacerdoce.

Aussi élégant en habit de pasteur qu’en tenue de flic casse-croûte (comme il se décrit lui-même volontier), le lieutenant Soda puise l’essence de sa classe dans son ambivalence. Seul point commun entre les deux panoplies : un gant de cuir brun auquel il manque l’annulaire et l’auriculaire, pour autant de doigts amputés dans des circonstances toujours inconnues. Philippe Tome (1), aux commandes du scénario depuis le début de la série depuis 1987, a toujours refusé de dévoiler la moindre petite information sur ce détail, s’obstinant à répéter que cette cicatrice ne serait en fait qu’un choix artistique comme un autre.  Le scénariste belge a en tout cas emmené d’une main de maître son personnage d’une aventure à l’autre, avec une science de la voix off qui n’est pas sans rappeler celle des comics américain. Une impression que le choix de New York comme théâtre des aventures de Soda renforce considérablement.

Mais ne nous y trompons pas : il s’agit bien d’une bande dessinée franco-belge, avec un personnage central sédentaire, et les mêmes repères tout le long des albums. Cette constance qui pourrait être rébarbative se transforme en délice grâce à la richesse et la rigueur des scénarios successifs. Les enquêtes, intenses et variées nous plongent directement dans le quotidien de notre rouquin schyzophrène omnubilé par la santé de sa mère, révélant petit à petit toute la profondeur du personnage.

On notera une franche évolution dans l’orientation de la série entre le tome 2 et le tome 3, accompagné par un changement de dessinateur, Luc Warnant (qui a depuis abandonné définitievement le métier) laissant la main à Bruno Gazzotti dès la douxième planche du tome 3.

(1) De son vrai nom, Philippe Vandevelde, créateur notamment du Petit Spirou.

De son prédécesseur, ce dernier gardera un graphisme légèrement “cartoonesque”, tendant radicalement plus vers le réalisme au fil des tomes. Il offrira par contre une véritable révolution en terme de nuances et de détails, ainsi qu’une grande régularité dans la qualité d’exécution. Les paysages de New York sont remarquables, le découpage de l’action est dynamique, et la lisibilité est parfaite, soutenue avec talent par le travail de Cerise et de Stéphane de Becker aux couleurs.

Soda fait partie de ces personnages attachants et charismatiques qui font l’unanimité. Une sorte de John Mac Lane, la calvitie en moins et la double vie en plus. Vous constaterez de plus de constater que le bonhomme a opté pour deux professions de redresseurs de torts.

Pour finir, la mise en page de la couverture des 12 tomes édité chez Dupuis (après une publication dans les pages de Spirou Magazine) tape directment à l’oeil, et le contenu est à chaque fois à la hauteur des titres bibliques détournés qu’ils arborent. Inutile de vous préciser que je vous conseille vivement de vous y plonger.

Alors, lieutenant, comment va votre mère ? Elle ignore toujours que vous êtes flic ?

Si vous ne devez en lire  qu’un : Le tome 4, Dieu est mort ce soir.

Et pour finir, mon préféré : Le tome 8, Tuez en paix.

Tout public !

Prix Fnac : 10.41 euros.

PHB

BD, Bibliothèque

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Né au point A. En route pour le point G.

6 réponses à “A lire : Soda”

  1. Set says:

    Ah ouais! Ca me donne envie de lire ca tiens! Et j’avoue que je préfère la façon dont à évolué le trait, mais bon moi j’ai pas été élevé dans la culture franco-belge spécialement. Si tu les as j’te les emprunterais volontier :P

    • fylyp82 says:

      Je les ai mais malheureusement a 3000 km d’ici, dans ma bibliothèque d’ado chez mes parents.

      Et oui, je préfère aussi le trait confirmé de Gazzotti. Une autre série illustrée par par lui, intitulée “Seuls”, montre que son talent n’est pas tributaire du scenario de Tome.

      Pour les lire sans les acheter, comme c’est tout public, il y a de fortes chance que votre bibliothèque municipale du coin recèle quelque tomes…

  2. Kryska says:

    Ouh pinaise c’est du lourd ça ! J’adore le concept ! A lire incessament sous peu !!!!!

  3. Grishka says:

    Absolument jamais entendu parlé, mais je l’aime déjà ce rouquin. Ca va finir par être une habitude après Rorschach de Watchmen !

  4. thomas says:

    j’ai lu le tome 6 Confession Expresse et j’aimerais qu’il y a les bande déssiner directement sur internet

  5. fylyp82 says:

    Ca c’est le souhait de tout le monde, mais si cette pratique de scan se fait pour les mangas, pour la BD europénne, j’ai bien peur que ce ne soit pas pour demain.

    Confession expresse, très très bon choix. Le côté 24h chrono en mieux est vraiment démentiel sur celui-là.

    Si t’as pas d’argent à claquer sur un album, cherche dans les bibliothèques du coin, ou alors, la Fnac locale, si ya un petit café dedans (ce que je fais en général!

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