A lire : Batman, The Dark Knight Returns
L’homme chauve-souris est un super-héros pour le moins atypique : au-delà de son look de vilain, de ses manières de butor et de son statut de hors-la-loi, c’est d’abord sa qualité de mortel dénué de super-pouvoirs qui le distingue de la plupart de ses collègues (1). En effet, son côté surnaturel se limite à ses capacités athlétiques, sa fortune colossale, son art de la double-vie, ses gadgets ingénieux et son majordome de grande classe à l’insubmersible dévotion, le bien nommé Alfred.
Ce qui aurait pu passer pour un handicap n’a pas empêché Batman de se faire un nom, décliné sur à peu près sur tous les médias connus, avec plus ou moins de réussite, et quelques francs cartons (2). Batman a même réussi à rencontrer ses illustres homologues costumés par-delà les cross over entre différentes franchises.
(1) A l’exception d’Iron Man, par exemple, qui n’est qu’un petit ingénieur surdoué et blindé de thune sans son armure maison.
(2) Je pense bien sûr au récent The Dark Knight de Christofer Nolan, pour ne citer que lui.
L’univers des comics américains étant particulièrement complexe, il est important de faire un point sur le personnage avant d’aborder The Dark Knight Returns. Complexe, car les beaucoup de personnages de ce média ont été crées et développés en changeant de main, leur évolution dépendant beaucoup plus de la stratégie de leur éditeur que de la volonté propre de leur créateur. A titre comparatif, un mangaka reste au commandes de son titre du début à la fin et il est très rare que ce dernier survive sans son créateur. Idem eu Europe, à quelques exceptions près (3).
Petit retour sur ce héros.
(3) Les personnages de Spirou et Fantasio, crées par Rob Vel et Jijé, furent d’abord repris par Franquin avant de changer 7 fois de main.
GENESE D’UN HEROS SEPTUAGENAIRE
Qui est donc réellement Batman, alias Bruce Wayne, alias The Dark Knight, alias The Caped Crusader, alias “un bon pain dans ta face de malfrat vaut mieux qu’un long procès“? Dans les grandes lignes, notre héros est un riche citoyen de Gotham City aux parents lâchement assassinés par un criminel de quartier et qui décide un jour de protéger la veuve, l’orphelin et l’épicier du coin de la pègre locale, habilement déguisé en chauve-souris.
Il faut remonter à 1939 pour voir apparaître ce personnage dans les pages du numéro 27 du mensuel américain Detective Comics (publié par DC Comics) dans une aventure intitulée The Case of The Chemical Syndicate. Issu de l’imaginaire de Bob Kane et Bill Finger (4), Batman devait répondre à une demande grandissante du public en matière de superhéros, (demande provoquée par le succès des aventures de Superman, l’autre champion de DC Comics) et ne mis pas longtemps à égaler les records de ce dernier. Pour la petite histoire, il faudra attendre 1952 pour que les deux schyzophrènes baraqués amateurs de tenues moulantes se liguent dans une aventure commune et découvrent, par la même occasion, leur identités respectives (The Mightiest Team in The World, Superman n.76).
(4) Il faudra attendre la biographie de Bob Kane, publiée en 1989 pour que toute la lumière soit faite sur la contribution de Bill Finger, longtemps effacée de la mémoire collective.
Batman était à l’origine une brute sans merci pour les truands, n’hésitant pas à les faire passer l’arme à gauche sans une once de remord, ni même une larme de crocodile. Le premier effort de polissage du personnage intervient dès 1940 avec l’apparition de Robin, jeune Watson certainement plébiscité par l’éditeur pour ses goûts vestimentaires. Le deuxième au milieu des années 50 fait écho au pavé du psychologue Fredric Wertham, cérémonieusement intitulé Seduction of The Innocent. Cet éminent praticien (qui aurait sûrement encensé Twilight) souleva la question de la resonsabilité des comics dans la perversion de la jeunesse. Notre pauvre Batman fut ainsi pointé du doigt pour être une brute sans nom doublé d’un fieffé homosexuel (à cause de la tenue moulante peut-être ?) et la vive réaction de l’opinion publique eu pour conséquence directe la création en 1954 du Comics Code Authority (CCA), organe de censure du Comics Magazine Association of America (la CMAA, existant depuis 1948).
Vu que le concept même du justicier nocturne casseur de dents allait à l’encontre de la morale bien pensante, notre héros dû subir un lifting à grands coups de science-fiction, ainsi que l’obligation de mater du nibard en tenue moulante, avec la création de Batwoman, dont l’apparition brilla surtout par ls synchronisation (fortuite?) de son apparition avec les récents évènements. Parmi les autres aberrations, on retiendra Batmite (Le bat-chiard) et Ace The Bathound (le Bat-clebs). De fil en aiguille, Batman se retrouva dans le rouge, comme n’importe quel père au foyer surendetté.
Il fallu attendre 1964 pour que l’état d’urgence soit décrété et que l’éditeur Julius Schwartz reprennent les choses en main avec l’aide de Carmin Infantino (5) aux dessins. Graphisme affiné, “batfamille” jetée aux oubliettes, assassinat d’Alfred, le majordome et retour au poste de justicier-broyeur-de-phalanges de Gotham City. Vient ensuite en 1966 le succès éphémère de la série télé éponyme, avec ses célèbres onomatopées intégrées dans des phylactères (6) à même l’image, série marquant également la première apparition de Batgirl ainsi que le retour d’Alfred (sous la pression des fans).
La série fut arrêtée en 1968, par manque d’audience et le côté un peu comique de batman qui déteignit sur la verson papier fut rapidement remis en question dès 1970 par Denis O’Neil (scénario) et Neal Adams (dessin) qui décidèrent de revenir aux sources du personnage, réinstaurant l’image du justicier sombre et vengeur avec The Secret of the Waiting Graves (Detective Comics 395). Cette interprétation est encore d’actualité de nos jours.
(5) L’un des dessinateur de ce qu’on appelle l’âge d’argent des comics (fin des années 50 à début 70), succédant à l’âge d’or (qui débute au mileu des années 30).
(6) Du grec Phylacterion, les bulles dans lesquelles sont insérés les textes dans les BD. Ceci n’est pas un blog réservé aux initiés.
FRANK MILLER FAIT DU NEUF AVEC UN VIEUX
Ce qui nous amène à l’année 1986, ou l’année du Batman, The Dark Knight Returns sur lequel nous allons nous arrêter. Cette mini-série obtint rapidement la reconnaissance du public, grâce au pari audacieux de Frank Miller (avec la collaboration de David Mazzucchelli) de faire évoluer un Batman touché de plein fouet par une maladie bien mortelle : la vieillesse.
Nous retrouvons donc Bruce Wayne à 50 ans, près de 10 ans après avoir mis son costume de justicier au placard. Robin n’est plus. Son ami Gordon, le commissaire de police accro au Bat-signal est lui aussi à quelques encablures de la retraite. Alfred veille au grain sur son maître dépressif. C’est alors que la ville de Gotham, si chère à nos deux compères est à nouveau victime d’une violente vague de criminalité, orchestrée par un groupe de bandits se faisant appeler Le Gang des Mutants.
Confronté à la dure réalité de l’âge, notre héros décide tout de même de reprendre du service, pour aller bouter l’ennemi hors de sa ville.
Il s’agit bien, au commande de cet opus, du Frank Miller de Sin City, 300 ou Daredevil. Scénariste et dessinateur prolifique de comics d’un côté, producteur, acteur et réalisateur de l’autre spécialisé dans l’adaptation de ses propres titres, souvent pour le meilleur, parfois pour le pire (Le scénario de Robocop 3, par exemple). Néo-conservateur dans l’âme, Frank Miller construit son Batman à l’image d’un vétéran endurci et dévoué à la défense de sa ville et qui n’hésite pas à repartir pour un tour pour défendre la justice et aider, par la force, à la construction d’un avenir meilleur (tiens, tiens…).
A côté des vrais méchants sur le retour (Le Joker, Harvey Dent), le Gang des Mutants évoque une métaphore de l’ennemi nouveau, rebelle anamorphosé et multiple, s’attaquant d’abord aux reliques du passé (parmi lesquelles le brave commissaire Gordon et notre vieux Batman) pour la gloire de l’anarchie. Miller nous offre aussi un brillant clin d’oeil aux psychologues et psychiatres qui ont construit le dogme de la vague de censure dont les comics ont été victimes au milieu des années 50. L’homme ne cache d’ailleurs pas son mépris pour ce mouvement, faisant référence, dans une préface rédigée en 2006 pour le recueil de The Dark Knight Returns, à un “psychiatre a deux balles” ayant sévi au début des années 50 (je parie sur Fredric Wertham).
Du côté des gentils, on retrouve donc ce bon vieux commissaire Gordon, un Alfred en pleine forme (7) et plein d’humour et un Robin 2.0, mineur et féminin ! D’ici que ce soit un clin d’oeil au passé supposé homosexuel de Batman et de Robin 1.0, il n’y a qu’un pas. Superman nous fait également l’honneur d’une apparition plus que remarquée.
Mais l’attraction principale de ce comic reste son héros vieillissant, conscient des limites de son corps mais incapable de tourner définitivemenent la page de son passé de justicier. Sacrifice ou addiction ? Un peu des deux certainement. Le montage de ce comic surexploitant le procédé de la voix off (comme souvent avec Miller), le lecteur aura tout le loisir de suivre, pensée par pensée, l’introspection d’un homme mûr qui joue au super-héros, sans être doté du moindre petit pouvoir surnaturel.
Bruce Wayne revient donc au combat, ravivant le débat passionné sur la légitimité du concept de justicier, opposant réactionnaires (déguisés en progressistes) aux anarchistes éclairés, qui font fi de la légalité au profit de la vrai justice. La télévision est le prime qui pemet au lecteur de prendre la température de l’opinion publique, à chaque bat-mandale.
(7) Alfred, qui après avoir été babysitter se retrouve auxiliaire de vie !
Coté case, c’est avec un trait des années lumières du quelquonque que Miller donne vie à son propre scénario. Bien qu’à première vue assez sommaire, le graphisme tient bon la route et livre une véritable fresque à l’esthétique meurtrie, alternant le lisse et la ride. Le découpage se résume en une litanie de pages quadrillées de cases bardées de textes (vu la multitude de dialogues), entrecoupée de scènes qui stigmatisent en une page toute l’intensité du moment. L’ensemble reste fidèle à son genre de référence mais arrive à surpendre, notamment par l’authenticité des expressions faciales. La lisibilité est bonne, même si le lettrage (par Lucia Truccone) reste assez fatiguant à suivre par moments. Le joli travail de Klaus Janson et Lynn Varley sur l’encrage et les couleurs reste à saluer, donnant à l’ensemble une teinte unique et fidèle à l’atmosphère du comic.
Le recueil de la mini-série The Dark Knight Returns, édité en France par Panini Comics est de très bonne facture, avec ses annexes multiples, parmi lesquelles on compte une grande quantités d’esquisses et de textes, qui permettent de se rendre compte de la qualité du travail graphique et scénaristque de Frank Miller. Rappelons qu’à l’époque, la publication par DC Comics, fit un carton.
Ne vous y trompez-pas, ce Batman là est authentique et colle parfaitement avec l’adaptation contemporaine du mythe au cinéma : sombre, grave et sans aucune concession à son humanité, à la fois sa plus grande force et sa plus grande faiblesse. Frank Miller étant quelqu’un de très prolifique en matière de dialogues, vous aurez parfois l’impression de tenir un roman.
A découvrir, même sans avoir lu le moindre petit épisode des multiples aventures de ce héros. J’en ai sans doute déjà trop dit. Je vous laisse maintenant entre les mains de Bruce.
Si vous ne devez en lire qu’un : ben, il n’y en a qu’un !
Et pour finir mon préféré :…. c’est bon, j’arrête !
Prix Fnac : 28.50 euros.
PHB





















Attitude
En ce qui me concerne, le premier super-héros que j’ai connu (via la série animée qui passait à la TV quand j’étais gamin).
J’aime beaucoup ton analyse, pointant du doigt l’absence totale de super pouvoir. Batman, c’est juste Bruce Wayne en collants et avec une cagoule hyper tendance, blindés de gadgets à faire palire d’envie notre Bondien de Daniel Craig. Bah oui quoi, vous en connaissez beaucoup des Aston Martin qui grimpent aux murs et se transforme en moto vous ?
J’aime beaucoup le rapprochement de Batman avec Superman aussi. D’ailleurs, parlant de superman : ok, lui, pour le coup, il est blindé de super pouvoirs. Mais son côté unique, c’est qu’il enfile son costume de Clark Kent tous les jours, et qu’il redevient lui-même à l’occase ^^
Je ne sais pas si j’aurais le plaisir de lire cette BD un jour, mais le concept de héros sur le déclin (ou du moins vieillissant) me plait assez. En attendant, tu me donnes envie de me remettre un Begins ou un Dark Knight…
“Why so sérious ?”
Très bon article ! (une fois de plus Kryska, tu le prendras la prochaine fois que tu passes à la maison ^^)
Effectivement sans pouvoir, il faut savoir que Batman possède un QI hors-norme dans l’univers DC. Pratiquement schizophrène, mais paranoïaque aussi, il a des fichiers sur tout le monde, et dans certaines adaptation, une bague de kryptonite au cas ou… Car si Batman et Superman sont du côté gentil, ils ont une vision et une mise en pratique radicalement opposée de la justice. Là ou Batman défend SA ville, rendant la “vraie” justice dans l’illégalité et la nuit; Superman lui s’en remet fermement au Système : la justice des hommes, au grand jour, avec ses belles et grandes valeurs.
Petite note du fanboy : il s’agit en fait du Robin 4.0 que l’on voit ici, succédant à Dick Grayson, Jason Todd et Tim Drake. On ne comptera pas Stephanie Brown, petite amie de Tim, qui fera de l’intérim pendant un temps très court.
Mais je m’emporte, il y a encore des centaines de choses à dire sur le sujet, mais on fera ça dans un dossier futur !
En attendant The Dark Night Returns est définitivement le meilleur comics Batman que j’ai lu, je ne saurais que le recommander aux fans autant qu’aux profanes (et autres pro-fans ^^).
Je note le 4.0
Je suis passé au travers, mais c’est vrai que l’histoire du personnage est tellement riche que j’ai dû tailler dans le lard.
Pour moi Batman, c’était longtemps la serie TV et Michael Keaton. Rédiger cet article m’a donc beaucoup appris.
quelques remarques d’un vieux connaisseur
1/la première batwoman était tout sauf sexy… il ne faut pas la confondre avec la dernière, la lesbienne aujourd’hui en activité et qui est très loin du ridicule
2/frank miller n’a en aucun cas participé au scénar de robocop 3. son nom s’y retrouve au générique pour raisons contractuelles. toutes ses bonnes idées ont été massacrées sur robocop 2, expérience qui l’avait poussé à créer sin city…
3/dans l’univers DKR, la fille est le robin 3.0. le robin 1.0 a pris sa retraite et le robin 2.0 (jason) est mort, tué par le joker en son temps (il a ressuscité il y a peu dans les comics actuels).
4/les anarchistes ne sont en rien éclairés, c’est une masse de brutes très cons qui suivent celui qui gueulera le plus fort (le chef mutant puis batman). pour miller c’est “soit tous au bûcher soit vous m’obéissez”
sinon c’est bon.
Thx pour le 1+2+3
pour le 4, j’ai omis les guillemets ^_^
je maintiens bien que la fille c’est le robin 3.0, dans cet univers tim drake n’existe pas ou n’est jamais devenu robin.
si on compte stéphanie brown, dans l’univers normal on en est au 5eme robin, damian wayne, fils de bruce wayne.
Thanks, j’avais omis de préciser ça. Et j’étais pas au courant pour le robin 5.0, faut vraiment que finisse les classiques rapidos pour me mettre aux nouveaux.
d’autant que bruce wayne est mort il y a peu.